Vampire Blues – extrait

Ladainian Abernaker Ajouter un commentaire

Voici un extrait de Vampire Blues, le premier épisode des aventures de Ladainian Abernaker, à paraître aux éditions du Petit Caveau le 8 avril.

Extrait :

Danny, assis sur son canapé face à la table basse, rassemblait les dernières miettes de sa cocaïne journalière à l’aide d’un valet de pique. Il venait de s’enfiler trois lignes bien fournies et, déjà, le monde extérieur s’embellissait de teintes merveilleuses, moirées de petites étoiles aguicheuses. Il se pencha en avant, un doigt appuyé sur sa narine gauche et, d’une forte inspiration, ingurgita sa quatrième ligne avant de se laisser aller en arrière. Vautré dans le sofa, les jambes écartées, il fixait le plafond en ricanant bêtement. Là-haut, de drôles de monstres batifolaient sans entraves au milieu des lumières. Il s’esclaffa, une main sur le ventre, lorsqu’un éléphant rose doté d’une tête humaine – celle de son patron ? – éclata en gerbes scintillantes juste au-dessus de lui.

— Porte poisse, le valet de pique, fit une voix profonde.

Danny sursauta et contempla, ahuri, l’homme qui se tenait dans son salon. Plutôt grand, très sec, il ressemblait à une antiquité qu’un vendeur peu regardant aurait sorti de la naphtaline. Les traits burinés par l’âge, soulignés par un gros nez aplati et de grandes oreilles, il portait un vieux costume noir digne des Blues Brothers avec l’indispensable borsalino vissé sur le crâne. Des chaussures cirées noires et blanches complétaient cette panoplie ringarde à souhait. Les mains dans les poches de son pantalon, les épaules voûtées, il paraissait aussi inoffensif que le vieil épicier du quartier. Derrière lui, la porte de l’appartement était toujours fermée, verrou et chaîne de sécurité en place. Revenu de sa surprise, Danny s’extirpa de son canapé et s’avança en zigzags vers son visiteur. Il brandit un poing qui se voulait menaçant.

— Dis donc vieux schnock ! J’sais pas comment t’es entré et je m’en tape ! Barre-toi de mon herbe !

Danny comprit son erreur lorsque son regard rencontra deux puits de ténèbres glacés qui enserrèrent son esprit dans un étau de terreur pure. La sensation, d’une violence inouïe, mit aussitôt fin aux effets psychiques de la cocaïne. Il sentit avec une lucidité terrible l’intrusion, puis la fouille méthodique de ses pensées les plus intimes, sans qu’il ne puisse y opposer la moindre résistance. Son agresseur fourrageait en lui tel un bulldozer chargé de mettre à nu chaque parcelle de son âme. Paradoxalement, ce n’était pas douloureux. Le jeune homme avait presque l’impression de n’être qu’un simple spectateur, témoin silencieux d’un cambriolage hors normes. S’il n’y avait eu ce froid intense, cette peur irrépressible, il aurait pu se croire dans un nouveau trip. Malheureusement, tout ceci était bien réel. Soudain, il hoqueta, stupéfait, avant d’opérer un demi-tour rigide. Il ne contrôlait plus son propre corps ! Paniqué, Danny tenta de s’accrocher à un guéridon, puis au canapé, mais ses mains bougeaient à peine, tétanisées. Ses pas mécaniques, dénués de leur aisance naturelle, le rapprochèrent du balcon. Sans pouvoir s’y opposer, il ouvrit la porte coulissante, s’avança à l’extérieur et enjamba la rambarde. Il eut juste le temps d’admirer une dernière fois la ville illuminée avant de sauter dans le vide, incapable de pousser le moindre cri. Quatorze étages plus bas, ses os se disloquèrent sur le trottoir.

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