Noblesse d’âme — extrait

Fantastique Ajouter un commentaire

Anthologie Vampire malgré lui, éditions du Petit Caveau.

Extrait de ma nouvelle :

Cunégonde se frayait un chemin parmi les élèves tel un navire briseur de glace. Sa mauvaise humeur crépitait autour d’elle et les adolescents, peu désireux de l’approcher, rasaient les murs avec soin. La vieille était un savant mélange de Carmen Cru et de Sœur Marie-Thérèse des Batignolles, ce qui constituait un motif suffisant pour la fuir comme la peste. Vêtue d’une robe noire sans fioritures et d’un chapeau de la même couleur, plus large que ses imposantes épaules, elle donnait volontiers des coups de son lourd cabas à ceux qui gênaient sa progression. Elle marchait à une vitesse impressionnante, malgré son âge – si tant est que l’on puisse évaluer la chose de manière correcte – et ne s’essoufflait jamais. Le professeur de sport, d’ailleurs, en gardait un mauvais souvenir depuis le jour où elle lui avait couru après pendant un bon quart d’heure avant de réussir à lui abattre son cabas sur le crâne.

Ce fut donc une boule de nerfs en pleine possession de ses moyens qui pénétra dans le bureau de Monsieur Lelandais, le directeur du collège. Celui-ci se leva, tremblant, et désigna une chaise à son encombrante visiteuse. Il détestait devoir convoquer cette affreuse bonne femme, surtout s’il devait faire des reproches sur le comportement de sa petite-fille. Cunégonde se laissa tomber sur la chaise et posa son sac sur ses genoux sans la moindre élégance. Le directeur s’assit à son tour et tenta de paraître à l’aise. En vain.

— Comment allez-vous, chère madame ?

Il la fixa dans les yeux. Les pupilles, brun clair, brillaient parfois d’une lueur cuivrée dérangeante, presque hypnotique. Aucune émotion ne ressortait de cet étrange regard, comme s’il avait été peint par un artiste talentueux. Pourtant, chose contradictoire, il donnait aussi l’impression d’une fantastique vie intérieure, tumultueuse tel un volcan. Le soutenir revenait à plonger son cerveau dans de l’huile bouillante : une expérience à éviter. Cunégonde renifla bruyamment, une grimace de mépris rivée aux lèvres.

— Dites-moi ce que vous m’voulez, on va pas y passer la journée !

Monsieur Lelandais déglutit. Il regrettait que, derrière l’élégant nom de famille de sa visiteuse, ne se cache pas une femme au caractère plus aimable. Il connaissait déjà sa réaction avant même d’avoir donné la moindre explication.

— Il s’agit de votre petite-fille… Une fois de plus, elle a manqué de respect envers le professeur d’arts plastiques et…

— Un ramassis de conneries, tout ça !

— Question de goûts, bien entendu… mais elle ne peut pas se montrer insolente sous prétexte que vous… euh… n’aimez pas…

Le directeur préféra ne pas terminer sa phrase et se tassa sur son siège, les yeux rivés sur son bureau. De la sueur froide mouillait le dos de sa chemise. Ses genoux s’entrechoquaient avec la régularité d’une horloge suisse.

— Faites-la venir, lâcha soudain la vieille.

L’intéressé obéit avec la promptitude d’une souris désireuse d’échapper au chat qui la poursuit. Un instant plus tard, Amandine pénétrait dans la pièce et sa grand-mère se leva. Elle se retint de ne pas sourire.

— C’est pas bien. » déclara-t-elle sans la moindre conviction avant de se tourner vers le directeur. « Il est content gogol ?

— Ouuuiiii… parfait… chevrota monsieur Lelandais.

Cunégonde prit sa petite-fille par la main et quitta le bureau sans ajouter un mot. Le directeur s’effondra sur son siège avant de se protéger la tête avec les bras. Même ses os semblaient vouloir jouer des castagnettes. Au moins, il n’était pas passé par la fenêtre, cette fois.

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